Lundi 20 Février 2006

Du silex à l'arme de jet : taille et
emmanchement des outils lithiques

Martine Regert
Jacques Pelegrin

C2RMF
Université Paris X

 

Introduction – Outils composites préhistoriques

Objets, outils et armes de jet peuvent être très sophistiqués pendant la Préhistoire mais il n'en reste bien souvent que les parties minérales, en particulier les lames et pointes de flèche en silex. Des adhésifs organiques ou des hampes et manches en bois sont néanmoins parfois aussi conservés. Les recherches récentes, fruits d'approches interdisciplinaires combinant archéologie, technologie lithique, expérimentation, ethno-archéologie et analyses physico-chimiques, sont maintenant à même de révéler toute la richesse et la complexité des systèmes d'élaboration de ces outils composites (cf. figure ci-dessous).


Exemple d'armes de jet expérimentales © Jean-Michel Geneste

A propos de la chronologie de la préhistoire

Lors de cette conférence, nous aborderons des questions concernant essentiellement les périodes paléolithique, néolithique et protohistorique. Nous nous promènerons donc sur quelques dizaines de millénaires au sein lesquels il est important de se repérer. Le schéma ci-dessous fournit quelques repères chronologiques sur les temps préhistoriques.


Jalons chronologiques pour la préhistoire en Europe de l'ouest

La taille expérimentale

Sur la base de témoignages ethnographiques et d’observations des derniers tailleurs de pierres à fusil, les premiers préhistoriens se sont essayés dès le 19ème siècle à reproduire les outils de pierre taillée et polie qu’ils exhumaient de leurs fouilles archéologiques. Longtemps approximatifs, peu critiqués et mal documentés, ces essais se sont peu à peu systématisés tandis que se dévoilait la remarquable diversité des productions lithiques préhistoriques à travers le temps et l’espace. A l’heure actuelle, la taille expérimentale des roches dures permet de documenter les stigmates des différentes techniques (percussion directe dure et tendre, percussion organique, percussion indirecte, pression) et ainsi de les reconnaître par analogie sur le matériel archéologique. D’autres types de tests fournissent des références expérimentales sur les durées de fabrication, les quantités de déchets et produits, ou encore sur les niveaux relatifs de savoir-faire engagés dans telle ou telle production plus ou moins spécialisée.
Dans le cadre de recherches pluri-disciplinaires comme certaines évoquées ici, il est nécessaire de reproduire au mieux différents types d’outils dont l’on veut tester le montage et la capacité fonctionnelle, de façon à apprécier au plus fin les systèmes techniques élaborés par les groupes préhistoriques et leur évolution.
Nous verrons que des premiers montages, dès le Paléolithique moyen, ont consisté à emmancher des outils de silex pour en optimiser la préhension, tandis que d’autres permettaient de fixer à des hampes de bois une pointe de silex beaucoup plus vulnérante. A partir du Paléolithique supérieur, des têtes de sagaie en bois de cervidé, très résistantes, sont garnies de lamelles de silex grâce à des adhésifs encore à identifier : la partie active de l’engin devient elle-même composite, de façon à combiner les propriétés respectives de ses différents éléments.

L'emmanchement et la fabrication des matières adhésives au cours du temps

Les substances ayant servi à emmancher les outils lithiques ou osseux et, plus tard, à réparer ou imperméabiliser des récipients en céramique, se conservent très mal. Il s'agit en effet de matériaux organiques à base de résines, de goudrons végétaux, contenant éventuellement de la cire d'abeille, des huiles ou encore des graisses animales, particulièrement vulnérables aux processus naturels d'altération.
Aussi, c'est bien souvent à partir d'indices indirects que l'on peut déduire l'utilisation d'adhésifs d'emmanchement pour les temps anciens. Dans certains cas particuliers, néanmoins, des adhésifs se sont conservés. Les plus anciennes colles connues ont été fabriquées au Paléolithique moyen. Elles ont été découvertes sur le site de Königsaue en Allemagne et ont été fabriquées par chauffage d'écorce de bouleau pour obtenir un adhésif généralement dénommé brai de bouleau. Au Proche-Orient, c'est du bitume qui était utilisé pour emmancher des outils lithiques.
Les données sont ensuite particulièrement lacunaires pour les périodes du Paléolithique supérieur et du Mésolithique. En revanche, à partir du Néolithique, la conjonction de deux facteurs, à savoir l'occupation à certains moments des rives de bord de lacs, et la réalisation de récipients en céramique, vont permettre une excellente conservation des adhésifs. Les contextes lacustres, anaérobies, de même d'ailleurs que les sites fluviaux ou maritimes, représentent en effet des contextes privilégiés de conservation des matières organiques. Les céramiques, quant à elles, réalisées à partir d'argile cuite, constituent d'excellents pièges pour ces substances.
Aussi, les découvertes de substances témoignant de la fabrication d'adhésifs se sont multipliées dans ce type de contexte.
Les analyses chimiques, souvent réalisées sur des micro-échantillons, représentent alors des outils de choix non seulement pour identifier les substances naturelles utilisées pour fabriquer des adhésifs mais aussi pour appréhender les contextes socio-économiques de réalisation de ces matériaux.
Spectrométrie infrarouge, spectrométrie de masse ainsi que techniques chromatographiques sont les principales méthodes utilisées pour la caractérisation des adhésifs archéologiques. A partir des constituants moléculaires séparés en chromatographie en phase gazeuse puis identifiés en spectrométrie de masse, nous avons pu mettre en évidence l'exploitation importante d'écorce de bouleau au Néolithique pour fabriquer un goudron végétal, mais aussi, à partir des Ages des métaux, la diversification des matières premières utilisées qui comprennent non seulement de l'écorce de bouleau mais également des résines de conifère ou encore de la cire d'abeille (cf. chromatogramme).


Chromatogramme d'un adhésif à base de brai de bouleau et de cire d'abeille datant de l'Age du Fer

Conclusion

Même si les matières organiques ne se conservent que dans des contextes environnementaux particuliers, les outils et armes de jet composites peuvent néanmoins être appréhendés dans toute leur complexité en couplant les approches archéologiques, expérimentales et physico-chimiques. C'est ainsi toujours à la jonction de plusieurs disciplines qu'il est possible d'appréhender les systèmes techniques des populations pré- et protohistoriques.

Programme 2006