Lundi 16 Mars 2009

Entomologie légale: une machine à remonter le temps

Emmanuel Gaudry
Laurent Dourel

Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale

Lors d’une découverte de cadavre, l’estimation du délai post mortem par l’entomologie légale peut s’avérer essentielle dans une enquête judiciaire. L’identification et l’étude de la physiologie du développement de certains insectes nécrophages constituent la base de l’analyse entomologique. Faute de faire « parler» le cadavre, l’entomologie légale utilise ainsi ses « occupants » d’un type un peu particulier.

 

1. Introduction - Définition

1.1 Définition


L’entomologie légale, médicocriminelle ou forensique constitue l’ensemble des interactions entre les insectes et la justice. Néanmoins cette discipline reste quasi exclusivement consacrée à l’étude des insectes nécrophages pour l’estimation du délai post mortem. Et pourtant, les applications de l’entomologie légale sont multiples : détermination de l’origine géographique d’une marchandise, mise en évidence de mauvais traitement à animaux ou protection des espèces protégées par des conventions nationales, communautaires ou internationales (convention de Washington). Leur identification a aussi permis la mise en évidence d’escroquerie, ou a été demandée lors d’un accident d’avion.

1.2 Qu’est ce qu’un insecte ?

Les insectes ou « hexapodes » sont apparus il y a près de 400 millions d’années, et constituent dans le règne animal la part la plus importante en diversité et en biomasse. Leur petite taille, mais surtout une capacité de reproduction hors du commun a permis une formidable adaptation ayant abouti à une grande diversité d’habitats.
Les insectes sont essentiels dans toutes les chaînes alimentaires et constituent eux-mêmes une source de nourriture pour d’autres animaux ou plantes. Ils recyclent les éléments nutritifs (coprophages), sont associés à la décomposition de tissus organiques (insectes saprophages et nécrophages). Prédateurs, parasites ou vecteurs de maladie, ils peuvent être utilisés dans la lutte biologique, pour la synthèse de nouvelles molécules, par l’industrie pharmaceutique, mais aussi dans certaines unités de soins pratiquant la biothérapie (traitement des nécroses). Ils participent à la pollinisation des plantes (melliphages), peuvent être nuisibles aux végétaux et cultures (phytophages). Possédant pour certains des cycles courts de développement (Diptères), ils sont été utilisés comme modèles d’étude. Cette spécificité associée à leur régime alimentaire et un processus de colonisation particulier des carcasses animales ou cadavres humains a conduit à appliquer l’étude des insectes nécrophages dans le domaine des sciences forensiques.

2.2 Principes

2.2.1 Les modifications d’un corps sans vie


Lorsque la mort survient, les phénomènes observés sont d’une part de nature abiotique, c’est à dire consécutifs à l’arrêt des activités vitales du cœur, des poumons, du cerveau entraînant un refroidissement du corps : rigidité, déshydratation et acidification (signes négatifs de la vie). Mais ils ont également la forme de transformations qui vont générer d’importantes modifications au sein du corps : autolyse cellulaire, autodigestion et putréfaction (signes positifs de la mort).
La dégradation de la matière organique est le fait de l’action de bactéries anaérobies et aérobies, intestinales ou pulmonaires, de celle de champignons microscopiques, combinée à l’autolyse des cellules ou des tissus par des enzymes libérées en raison des bouleversements biochimiques. Cette putréfaction peut être sèche (corps en zone aride) ou humide. On parle alors respectivement de momification ou d’adipocire. De nombreux facteurs affectent ce phénomène, dont la nature du corps lui-même (facteurs intrinsèques : âge, constitution, cause du décès) ou son environnement (facteurs extrinsèques : conditions climatiques, présence de vêtements, macro et microfaune nécrophage).

2.2.2 L’action des insectes

Les insectes nécrophages occupent une part active au cours de ce processus conduisant à la réduction squelettique. Leurs antennes sont munies de puissants chimiorécepteurs capables de capter des molécules odorantes, favorisant l’accouplement, la reproduction (phéromones sexuelles), mais surtout pour repérer une source de nourriture, en l’occurrence un cadavre. Leur rapidité de locomotion (vol…) permet à certains diptères (mouches) mais également à des coléoptères, lépidoptères et autres Arthropodes de coloniser un cadavre humain ou animal. Le docteur P. Mégnin donnera à cette microfaune nécrophage le nom de travailleurs de la mort.

Ce processus de colonisation débute par une ponte d’oeufs de Diptères dans des zones privilégiées dont les yeux, les orifices naturels, les blessures et les plis cutanés. Le cycle de développement des Diptères comprend une phase d’incubation (stade œuf) suivie de l’éclosion d’une jeune larve de stade 1 qui va croître en se nourrissant et muer pour atteindre le deuxième puis troisième stade larvaire. Pour préparer sa nymphose ou métamorphose, la larve cesse de s’alimenter et migre hors de son substrat, pour rejoindre, en conditions naturelles, la couche superficielle du sol, afin de se protéger des éventuels prédateurs et de la lumière. Elle s’immobile alors et forme une enveloppe protectrice rigide de nature glycoprotéique qui constituera le puparium. A l’intérieur de ce cocon, la nymphe (pupe) acquiert progressivement les caractères de l’adulte. Lorsque la métamorphose est achevée, l’imago (insecte parfait) s’extrait du puparium pour s’envoler vers un nouveau cycle de vie, une fois ses ailes séchées.
Les Diptères ne sont pas les seuls colonisateurs, car d’autres ordres suivent comme les Coléoptères, voire les Lépidoptères. Il existe en effet un processus de colonisation chronologique d’un cadavre dès les premières pontes suivant le décès qui va participer à le réduire à l’état de squelette. Outres les insectes nécrophages stricts, sont retrouvés des prédateurs, des parasites, des omnivores ou des opportunistes. En 1894, dans son ouvrage intitulé La faune des cadavres, le Dr Pierre Mégnin évoque ce phénomène de succession chronologique d’insectes et d’acariens sur un cadavre, en huit vagues successives, qu’il qualifie d’escouades.
Alors que les odeurs cadavériques ne sont pas encore perceptibles par l’homme, les premiers colonisateurs interviennent. Il s’agit principalement de Diptères Calliphoridae (Calliphora vomitoria, Calliphora vicina), ces mouches bleues de la viande que l’on rencontre toute l’année ou des Muscidae, parmi lesquelles on retrouve la mouche domestique, Musca domestica.

Les individus de la deuxième escouade interviennent à l’apparition de l’odeur cadavérique. On y retrouve d’autres Calliphoridae (Lucilia sericata, L. caesar,...) et des Sarcophagidae. Les mouches du genre Lucilia, d’un vert métallique particulièrement esthétique, sont aussi connues pour provoquer des myiases notamment chez le mouton.

Les Sarcophagidae sont appelées mouches à damiers, en raison des motifs noirs contrastant avec la couleur grise de leur abdomen. Les femelles sont toutes larvipares, libérant des dizaines de jeunes immatures aptes à entrer directement en action sur le substrat nutritif (matières animales ou végétales en décomposition, voire des excréments). La phase de décomposition qui suit est particulièrement malodorante. Le responsable est l’acide butyrique, acide gras volatile, qui est libéré lors de la fermentation des graisses. Les colonisateurs de la troisième escouade sont des Coléoptères Dermestidae du genre Dermestes et des petits Lépidoptères Pyralidae du genre Aglossa dont une proche cousine connue sous le nom de Pyrale du maïs, provoque des dégâts dans les cultures éponymes.
L’arrivée de la quatrième escouade est provoquée par la fermentation dite caséique, car elle attire des petits Diptères colonisant les fromages ayant atteint le même stade de modification. Ces Piophilidae ont la particularité d’avoir développé au stade larvaire un moyen efficace d’échapper à leur prédateur, grâce à des sauts très caractéristiques générés par une brusque détente du corps préalablement arqué . On peut rencontrer d’autres Diptères de petite taille de la famille des Fanniidae, dont les larves possèdent des protubérances très caractéristiques leur permettant d’évoluer dans les liquides putrides. Ces milieux sont également propices à d’autres Diptères : Drosophilidae, Sepsidae ou Syrphidae telles les Eristales dont les larves aquatiques, dites à queue de rats en raison d'un siphon respiratoire rétractile, peuplent les eaux usées. Les Coléoptères sont représentés par des Cleridae, insectes de petite taille aux couleurs métalliques (Necrobia). Une forte odeur très désagréable accompagne la phase suivante, qui correspond à la fermentation ammoniacale. Elle attire de petits Diptères Muscidae du genre Ophyra ou des Phoridae. A leur côté sont présents des Coléoptères Silphidae ou Histeridae. Avec l’arrivée de la sixième escouade la dessiccation du corps est accélérée par l’action de petits Arachnides (et non plus des Insectes) appelés Acariens qui absorbent les dernières humeurs dont il est encore imprégné. Lorsque le cadavre est totalement sec, arrivent des insectes du même type que ceux qui s’attaquent aux fourrures, tissus, voire les collections d’histoire naturelle. Il s’agit de Coléoptères de la famille des Dermestidae, du genre Attagenus ou Anthrenus. On y retrouve également des Lépidoptères du genre Tineola (teigne des fourrures) dont les chenilles peuvent ronger tendons, ligaments ou même des phanères. Les individus de la huitième escouade se contentent des débris du corps qui subsistent encore. Il s’agit de Coléoptères : Ptinus brunneus et Tenebrio obscurus.
Il est important de rappeler que le processus de colonisation d’un corps sans vie dépend du corps lui-même de la zone géographique, de la saison et plus généralement des facteurs environnementaux.
Dans le cas de cadavres inhumés, la population est moins nombreuse, les possibilités de pontes étant limitées et dépendantes de la durée d‘exposition de la dépouille, de la présence de cercueil, de sa nature (bois ou plomb), de l’essence de bois utilisée ou de la profondeur d’enfouissement. Les Calliphora et les Muscina se manifestent en premier (exposition du corps, mise en bière), suivie des Ophyra et des Phorides. Deux espèces de Coléoptères interviendront plus tardivement. Il s’agit de Rhizophagidae et de Philonthus sp. et de Staphylinidae.

L’entomologie légale fait partie du paysage criminalistique depuis plus de 60 ans, tout en conservant un statut de discipline nouvelle. Pourtant, la représentation ou l’utilisation des insectes nécrophages trouvent leur origine il y a bien longtemps.

2.3 Historique

2.3.1 Les insectes et la mort


Les représentations de la mort et des insectes y étant associés sont récurrentes, quelles soient artistiques ou symboliques. Les plus anciennes ont été observées il y a 3600 ans en Mésopotamie dans une collection d’écritures cunéiformes figées dans l’argile, avec mention de mouches « vertes » et « bleues » (probablement des Diptères Calliphoridae nécrophages). Pendant très longtemps des illustrations ont ainsi représentés des corps colonisés par des vers sans que la relation entre ces colonisateurs et la ponte des mouches soit établie. En 1767, le biologiste Carl von Linné rapporta que trois mouches pouvaient réduire un cheval à la vitesse d’un lion au regard des pontes qu’elles pouvaient produire sur la carcasse. Aux XVII et XIXème siècles, les exhumations de masse en France et en Allemagne, permirent aux médecins légistes d’observer que les corps enterrés étaient habités par des Arthropodes.

2.3.2 De la genèse à nos jours

Le premier cas documenté en entomologie légale est issu d’un précis de médecine légale chinois datant du XIIIème siècle dans lequel est relaté le témoignage d’un homme de loi dénommé Sung Tzu au sujet d’un meurtre par arme blanche commis dans une rizière. Le jour suivant, l’enquêteur demande à tous les paysans du village de présenter leur faucille. De minuscules traces de sang, subsistant sur l’une d’elles, auraient attirés des mouches. Ainsi confondu, le propriétaire de cet outil confessa son geste et fut châtié. Le premier cas publié d’entomologie légale en France, remonte en 1855. Un médecin, le docteur Bergeret établi une estimation du délai post mortem par l’étude d’insectes nécrophages dans un rapport d’expertise datant de 1850. Il identifia et étudia les cycles de développement de la faune collectée (pupes et larves de Diptères) sur le squelette d’un nouveau-né découvert lors de travaux dans une habitation. Il détermina ainsi un délai post mortem de deux ans, mettant hors de cause les derniers acquisiteurs. D’autres études suivirent avec Camille Hippolyte Brouardel, membre de l’académie française de médecine en 1880 puis Pierre Mégnin en 1894.

D’autres études expérimentales suivirent dans la première moitié du XXème siècle, utilisant divers modèles animaux (cochons, chiens, chats ou oiseaux). A la fin de la deuxième guerre mondiale les cas relatés par les Docteurs Pekka Nuorteva en Finlande et Marcel Leclercq en Belgique, puis les travaux de Bernard Greenberg aux Etats-Unis et d’autres donnèrent à cette discipline un second souffle. La lecture d’un article du Dr Leclercq par un officier de gendarmerie fut d’ailleurs à l’origine de la création du département Entomologie de l’IRCGN. Dès le début des années 1980, Outre Atlantique, le Federal Bureau of Investigation (FBI) mît en place une cellule Forensic Entomology. En 1988, au Canada (Colombie Britannique) l’université Simon Fraser initia une coopération dans ce domaine avec la police montée. Ce type d’association s’est développé dans d’autres pays comme le Royaume-uni, l’Italie, l’Autriche, l’Allemagne, la Suisse… Cet inventaire, confondant tous les types de structures, n’est bien entendu pas exhaustif.

2.3.3 Le département Entomologie de l’IRCGN

Crée en 1992, cette unité est composée de cinq spécialistes (gendarme ou civil) constituant ainsi la plus importante structure en Europe entièrement dédiée à cette discipline. Après prés de 15 années d’expérience, elle a produit de nombreuses expertises et interventions sur le terrain ou témoignages à des procès d’assises. Le département Entomologie participe à la formation des techniciens en identification criminelle chargés des prélèvements et sensibilisation les enquêteurs et des magistrats aux possibilités de cette technique.
Très impliqué dans la démarche qualité et alimentant des contacts réguliers avec les différents spécialistes internationaux, ce laboratoire participe efficacement à la promotion de cette discipline et à l’homogénéisation des protocoles de récolte et d’analyse.

3. La méthode entomologique

3.1 Protocole de récolte


La collecte d’indices entomologiques est majoritairement effectuée par des techniciens en identification criminelle de la Gendarmerie formés à ce type de prélèvement, mais aussi par des personnels techniques de la Police ou par les médecins légistes. Les personnels du département Entomologie de l’IRCGN interviennent, à la demande des enquêteurs ou des magistrats, sur des scènes de crime complexes. Pour faciliter cet échantillonnage, un kit de prélèvement a été conçu et délivré à chaque unité de recherches.
En présence d’insectes, le prélèvement doit être systématique et rapide, compte tenu de la nature des indices. Ce protocole définit la récolte d’insectes en deux lieux obligatoires : la scène de crime et l’autopsie. Les spécimens les plus intéressants pour la datation sont les stades immatures vivants de Diptères nécrophages. Ces prélèvements deviennent ainsi des pièces de justice placées sous scellés contenant pour partie des organismes qui doivent rester en vie jusqu’à leur arrivée au laboratoire où ils seront triés.

3.2. La phase d’élevage

Arrivé au laboratoire chaque scellé est photographié avant d’être « brisé » au sens juridique du terme. Des piluliers sont extraits les insectes qui vont être conditionnés en fonction de leur état (vivants ou morts) et de leur intérêt pour la datation. Les larves de Diptères extraites vivantes sont placées sur un substrat nutritif (muscle de bœuf) Ces élevages sont ainsi maintenus jusqu’à l’émergence des adultes dans des enceintes climatiques. Les échantillons morts sont placés dans une solution conservatrice. Ces opérations achevées, l’identification peut commencer.

3.3 L’identification

L’identification s’opère par l’observation sous stéréo microscope des caractères morphologiques et biométriques de l’insecte, après une préparation préalable. L’utilisation d’ouvrages de référence contenant des clés dichotomiques permet, en fonction de l’état ou du stade de développement atteint, de progresser dans la classification jusqu’à l’espèce.


L’identification d’un spécimen permet d’obtenir une somme d’information sur son régime alimentaire, son habitat, son comportement (développement, vol, ponte) au regard des conditions environnementales..

3.3 L’estimation des dates d’oviposition

L’estimation du délai post mortem peut s’avérer primordiale dans une enquête, dont elle constitue parfois le point de départ. Il existe différentes méthodes permettant de déterminer avec plus ou moins de précision la date du décès.
En matière d’entomologie légale, la tâche de l’analyste est de déterminer avec la plus grande précision possible, la période de ponte des premiers insectes (Diptères) ayant colonisé le corps. Le système sensoriel est particulier chez ces poïkilothermes dont la biologie et la physiologie sont régulées par les variations des facteurs externes comme la qualité du milieu de vie, la compétition entre congénères, la photopériode, l’ensoleillement, l’humidité, la pluviométrie, le vent et surtout la thermopériode. L’influence de ce paramètre sur les temps de développement a fait l’objet de nombreuses études. Les Diptères possèdent un seuil thermique minimum d’activité propre à l’espèce. Des études ont permis d’obtenir des données sur les temps de développement à différentes températures des espèces d’intérêt pour la datation.

3.4 L’intervalle post mortem (IPM)

La détermination de la période d’activité des insectes sur le corps correspond à l’intervalle ou délai post mortem. L’estimation du délai post mortem est basée sur la détermination de la période de ponte des premières espèces de Diptères nécrophages venues coloniser un corps et peut s’appuyer sur l’étude des successions de différentes communautés d’Arthropodes au cours de la décomposition. Souvent associées en conditions normales, il est cependant important de rappeler que ces deux notions demeurent toutefois distinctes. En effet, cette période d’activité des insectes peut être bien inférieure à l’intervalle post mortem. En effet un délai d’accessibilité du corps à ces organismes peut être observée en raison de mauvaises conditions climatiques, ou d’une action humaine. En règle générale, on considère qu’il y a concomitance entre les pontes et le décès.

3.4.1 Etude des cycles complets de développement

L’autre solution permettant l’estimation du délai post mortem est de travailler à partir de la génération obtenue après élevage des immatures reçus vivants au laboratoire. Les spécimens sont ainsi élevés (dans les conditions précédemment décrites) jusqu’à l’émergence imaginale qui correspond au cumul thermique total. Le nombre de jours nécessaires à l’obtention des adultes est consigné dans des formulaires. Cependant, les données de température contrôlées au laboratoire doivent être nécessairement complétées par les valeurs des stations météorologiques les plus proches ou les plus représentatives du lieu de découverte du corps où se sont développés nos échantillons. L’historique des températures comprises entre la mort et la découverte du corps est alors reconstitué. L’identification des différents insectes issus de l’élevage permet ainsi de déterminer, pour chaque espèce, sa période d’oviposition et d’estimer le délai post mortem. Cette démarche permet de prendre en compte l’intégralité du cycle de développement de l‘insecte et de réduire par conséquent l’incertitude. Elle s’appuie en grande partie sur des données de températures journalières fluctuantes et non plus sur des moyennes globales comme précédemment.
Comme nous l’avons évoqué, la physiologie du développement de l’insecte et l’altération cadavérique sont deux processus dépendants des conditions environnantes. Le cas concret qui va suivre illustre parfaitement ce phénomène.

3.4.2 Cas concret

Au début du mois de décembre, le corps d’une femme est découvert dans un ravin dans une région de moyenne montagne. La victime est enveloppée dans une bâche agricole. L’action de la macrofaune est visible à l’exemple d’orifices observés sur la bâche. L’état de décomposition du corps est en apparence peu avancé. L’autopsie révèle que la mort est consécutive à un coup porté par une arme blanche. Le décès est estimé entre 7 et 10 jours. Des prélèvements entomologiques ont été effectués par les techniciens en identification criminelle de la gendarmerie autour de la blessure, puis envoyés au département Entomologie de l’IRCGN. L’expert identifie après élevage des stades immatures de deux espèces de Diptères Calliphoridae (Calliphora vomitoria et Calliphora vicina) réputées coloniser un corps peu après le décès. Ces larves de Diptères sont de jeunes deuxièmes stades. L’analyse des rapports climatologiques révèle des températures assez fraîches, proche de 0°C. Cependant ces deux espèces possèdent des seuils thermiques d’activité relativement bas. Le développement de ces insectes a ainsi été fortement ralenti sans que les températures ne leurs soient létales pour autant. La période d’oviposition la plus favorable est alors estimée à 4 semaines avant la découverte du corps. L’enquête a par la suite confirmé que la victime avait été assassinée un mois auparavant, avant que son corps ne soit abandonné dans le ravin. Malgré des conditions défavorables qui ont permis une conservation du corps durant plusieurs semaines, l‘analyse entomologique a orienté les enquêteurs sur la bonne piste en estimant un délai post mortem fiable.

4. Conclusion

Malgré plus d’un siècle et demie d’existence, l’entomologie légale reste considérée comme une discipline récente en criminalistique. Le potentiel de cette technique est pourtant énorme, tant par la précision, la fiabilité et la diversité des informations fournies que par l’application de techniques issues de la biologie moléculaire ou de la toxicologie.
L’entomologie utilisée dans les sciences forensiques est un outil d’une efficacité redoutable, complémentaire de la médecine légale pour l’estimation du délai post mortem, dont le champ d’application est encore bien plus vaste que celui de l’étude des insectes nécrophages. Le développement croissant de cette discipline dans le monde et les échanges accrus entre spécialistes concourent à sa reconnaissance. Ces insectes ont encore beaucoup de secrets à dévoiler pour participer plus efficacement à la recherche de la vérité, en remontant le temps.

VIDEO de la conférence

Département Entomologie IRCGN - Rosny sous Bois

Programme 2009